Notes vénissianes
Portrait d’une banlieue (1983)
Collection | Fonds municipal d’art moderne et contemporainCentre d’art Madeleine Lambert – ville de Vénissieux (1984)
En 1983, Rajak Ohanian répond à une commande de la Ville de Vénissieux, une carte blanche pour photographier son quotidien, ses paysages urbains, ses habitants. Les Notes vénissianes sont un ensemble de 60 photographies qui saisissent avec délicatesse l’ambiance de la ville. Cinéma en plein air, fêtes de quartier, rassemblements sportifs, bals du dimanche, portraits d’habitants, ces photographies nous invitent à un voyage spatio-temporel au début des années 1980. Nous sommes ici transportés dans une course de caisses à savon en plein centre-ville. Concentration des participants, agitation de la foule, le photographe capte avec finesse l’instant.
ExtraitClaire Boustani-Bigot
2023
Rajak Ohanian,
un regard sur l’humain et sur l’urbain
Rajak Ohanian appartient à cette génération de photographes qui a émancipé la photographie de la reproduction dans des publications imprimées — livres, revues — comme unique vecteur de visibilité. Ils ont développé les potentialités qualitatives du médium en travaillant à produire des images d’expression plastique et en recherchant méthodiquement des situations sociales particulières : cela leur a permis d’obtenir une reconnaissance d’un autre type et d’opérer des rapprochements entre le champ des arts plastiques et ceux du cinéma documentaire et de l’enquête scientifique.
La ville est aussi une situation qui a été privilégiée par la photographie pour capter les réalités et les transformations sociales et économiques. La complexité et les sensations fortes suscitées par l’environnement urbain de la grande métropole sont constitutives de la naissance du modernisme. C’est là que les artistes ont cherché à saisir les rythmes, gestes, climats, structures, flux et espaces-temps qui structurent cet organisme extrêmement complexe de la vie dans la société moderne.
L’observation des attitudes et des gestes des passants, effectuée dans des endroits précis de la ville — la rue, des places publiques, des bâtiments — et à différents moments sur une période d’environ deux ans, permet d’enregistrer une évolution dans la durée. La rue est un lieu idéal pour introduire de l’aléatoire et faire apparaître des spécificités qui ne relèvent plus alors de la seule vision et de la seule décision du photographe. On ne contrôle plus ce qui arrive dans l’image. On saisit un instant de réalité, non plus dans une optique naturaliste mais en faisant entrer le hasard dans les images. Le cadrage précis éloigne également de la posture classique du photographe de rue qui se projette dans l’image, qui signifie au spectateur qu’il est bien là, notamment par un cadrage accentué.
Dans les images de Rajak Ohanian, le spectateur ne s’identifie pas au photographe derrière le viseur : la neutralité apparente de l’appareil photographique face aux mouvements qu’il enregistre traduit le scepticisme d’Ohanian vis-à-vis de la photographie comme document instantané, « cru » et donc authentique. Par son approche stylisée et réglée par un protocole rigoureux, il essaye de s’approcher autrement de ce qui structure la réalité de la modernité.
Laurent Godin & Dirk Snauwaert2004